Tanger la lumineuse
Premier contact avec le Maroc, Tanger, située sur un’ amphi¬-théâtre naturel, regarde l’Europe. Faut-il voir dans le futur tunnel du Détroit de Gibraltar un clin d’œil à Hercule, à l’origine, selon la légende de la séparation de l’Afrique et de l’Europe? A Tanger, mythes et légendes se bousculent.
La ville doit son nom à Tinga, épouse d’Antée, fils de poséïdon, dieu de la mer et de Gaia, la terre … Au XXème siècle, les écrivains Paul Morand, Paul Bowles,Joseph Kessel, Tahar Benjelloun, qui évoquent la ville ou s’en inspirent, contribuent à entretenir la légende.
Ici la nature fait de l’art: Matisse, dont la célèbre fenêtre – « Vue de la fenêtre » – de l’hôtel Villa de France restera toujours ouverte sur la baie de Tanger, exporta le mythe jusqu’à Moscou où est conservé le tableau. Rêve d’Orient pour certains, témoignages picturaux de missions diplomatiques, (Delacroix, Van Rysselbergh), découverte d’une nature « fau¬ve » pour d’autres (Van Dongen), Tanger retient l’œil et suscite l’écriture. Est-ce son cosmopolitisme qui charme tant?
La ville des diplomates
Ce ne sont pas les plages de sable, si appréciées de nos jours, mais le site portuaire exceptionnel qui attira Phéniciens, puis Romains: ils en firent la capitale de la Maurétanie tingintane. Les dynasties arabes qui se succédèrent l’utilisèrent comme étape majeure vers l’Espagne andalouse. Tanger connut deux siècles de domination, portugaise et espagnole, avant d’être offerte en dot par Catherine de Bragance à son époux Charles II d’Angleterre en 1661.
Dès la fin du XVII éme siècle, le sultan Moulay Ismail reconquiert Tanger et fait construire un palais et une mosquée. Le cosmopolitisme deviendra une réalité lorsque le sultan Sidi Mohamed Ben Abdellah y encouragera le transfert des consulats situés dans différentes villes marocaines. Son argument est de taille: il offre les plus belles ,..demeures aux consuls européens …
Tanger devient une capitale diplomatique et compte dix consulats en 1830. Parmi les nations traditionnellement représentées, signalons les Etats-Unis d’Amérique, dont le Maroc reconnait l’indépendance dès 1777. Le sultan offre une demeure à la légation américaine qui l’occupera jusqu’en 1961, date à laquelle elle l’abandonne pour un bâtiment plus moderne. L’ancienne légation est aujourd’hui un musée.
La ville cosmopolite
De 1912 à 1960,Tanger bénéficie du statut de « ville internationale » : les avantages fiscaux attirent alors les commerçants et aventuriers de tous bords. Voilà qui renouvelle l’inspiration des écrivains attablés aux cafés du petit Socco ou de la Place de France …
De grands immeubles, dont l’esprit 1900 est assagi par la sobriété de l’art islamique, voient le jour avenue des Forces Armées Royales. Mosquées, synagogues, églises: des lieux de culte de toutes confessions marquent cette présence internationale. L’église anglaise Saint Andrews, identifiable dans la toile de Matisse, est une visite à ne pas manquer: un « Pater noster » Y est calligraphié en arabe.
Parmi les curiosités, le Gran Theatro Cervantes, construit en 1913, est le cadeau d’un Espagnol à son épouse: des céramiques aux volutes très 1900, sur une façade déjà Art Déco … Caruso n’y chante plus, mais le théâtre est en cours de restauration. Outre les anciens consulats, les demeures de rêve, telle que celle commandée par Walter Harris, jadis correspondant du Times, foisonnent. Des Rolling Stones à Elisabeth Taylor, le « casting » des hôtes de cette ville est impressionnant. Le cinéma ne délaisse pas Tanger: en témoigne « Un thé au Sahara », adaptation filmée par Bernardo Bertollucci du roman de Paul Bowles.
Du petit Socco, évoqué par l’écrivain Mohamed Choukri dans « Le Pain nu » , à la médina colorée de Tags, sans oublier les paysannes du Rif vêtues de la fouta, tenue blanche rayée de rouge, la rue est aussi un spectacle. Tanger la lumineuse exerce toujours son pouvoir de séduction. Tanger, entre Afrique et Europe ; Tanger entre terre et mer, entre Atlantique et Méditerranée, entre vert et bleu …